Cultes

Trois longs mois d’absence sur le blog ; entre le Louvre et les Invalides, je n’ai pas chômé. J’ai beaucoup observé mon bien-aimé Paris, en silence, je l’ai écouté. J’ai recueilli les mémoires qu’il m’a livrées, chuchotées, confiées avec soin.

Culte : n.m, vénération, adoration pour quelqu’un, quelque chose (Larousse).

Le culte est le lien entre l’humain et le divin. Il le fait vivre, il l’alimente et le légitime. Le culte n’est pas naturel, mais provoqué. Dans l’Histoire de France, les rois, les empereurs, et même des députés, ont fait l’objet d’un culte plus ou moins long, plus ou moins posthume. Ceux qui en jouissent encore du fond de leur tombeau se comptent sur les doigts de la main. Je suis d’ailleurs prête à parier que vous avez certains noms en tête : Louis le Grand, Napoléon Bonaparte, Charles de Gaulle…Ce sont toujours les mêmes qui occupent nos livres d’ Histoire, du CP à la Terminale. Dès lors, plusieurs questions ne cessent d’occuper mon esprit : ces hommes méritent-ils qu’on leur voue un tel culte, alors qu’ils ont, la plupart du temps, du sang sur les mains ? Quid des oubliés de l’Histoire, les grands ou petits monarques d’antan, victimes de l’ingratitude de la postérité ? Les Grands se sont succédés et ne se sont guère ressemblés.

Comme je l’ai mentionné plus haut, je me suis récemment rendue aux Invalides. Je n’y ai pas seulement vu le tombeau du premier empereur des Français, ce Corse qui a rêvé de faire de la France une inoubliable Rome, une indestructible Rome. Si ledit empereur ne mesurait qu’un mètre 69, ce qui est bien connu, son tombeau est, lui, immense. Il n’est pas royal, mais impérial. Tout autour, on observe des bougies, des grandes phrases du défunt, des sculptures, des hommages, des personnes agglutinées autour de sa dernière demeure : une fascination, un culte. Je suis de ceux qui pensent qu’il est facile de vouer un culte à Napoléon Bonaparte. Grand tacticien, stratège envié, l’on pardonne volontiers les excès de celui qui eut l’Europe à ses pieds. Par excès, entendons-nous la reconquête des colonies qui entraîna, en 1802, le rétablissement de l’esclavage, aboli une première fois en 1794 ? Ou voyons-nous également le pervers narcissique, qui s’assumait pleinement en Napoléon Bonaparte ? Je choisis d’y voir les deux. Et bien plus encore. Assurément, Napoléon n’était pas une bonne personne. C’est un euphémisme. 

Pourtant, Paris a cette inexorable envie de lui rendre hommage. Je parle des nombreuses stations de métro qui sont autant de références à sa vie (Corvisart, Iéna, Rivoli, pour ne citer qu’elles), je pars de la rue Bonaparte dans le VIe arrondissement, située à côté du palais Luxembourg, qui, s’il abrite le Sénat aujourd’hui, fut également la propriété de la reine mère Marie de Médicis. Il est assez aisé de constater que la France choisit d’amplifier le culte qu’elle voue à certains personnages historiques afin d’en effacer d’autres. Ainsi découvrons-nous que les mémoires du pays ont du mal avec la monarchie de droit divin, impressionnante institution de neuf siècles. Le Paris que nous connaissons aujourd’hui, s’il est le fier héritier des travaux publics entrepris par le baron Haussmann sous l’égide de l’empereur Napoléon III (un autre Bonaparte !), dépeint une volonté affichée de n’être jamais plus associé à la monarchie. Il n’est aucunement question de réhabiliter un tel régime toutefois. Ce rejet historique paraît on ne peut plus logique, Paris étant le berceau des révolutions, révoltes, et insurrections, l’acmé en étant bien sûr la Commune de 1871. Paris n’aime pas autant les rois qu’elle a vus entrer chez elle décennie après décennie. Les seuls souvenirs visibles de la monarchie sont liés aux révoltes et insurrections qui l’ont déstabilisée d’abord, puis détruite une bonne fois pour toutes.

Dès lors, l’on peut choisir d’adopter le point de vue suivant : la France a fait sentir son besoin d’être gouvernée par la Nation, besoin que l’on situe à l’apparition du courant des Lumières, mais qui a probablement pu germer avant dans des esprits précoces. Mais un peu de sincérité historique n’est jamais de trop. La monarchie absolue n’était sûrement pas si absolue, mais surtout très administrative. Il est vrai, le roi –donc Dieu– avait le dernier mot. Toutefois derrière ledit roi se trouvaient un tas de ministres et de parlementaires qu’il convenait de satisfaire pour maintenir l’État. Ainsi la très vieille monarchie française, qui peut presque se targuer d’avoir vu naître l’Europe, s’est-elle auto-suffit durant neuf longs siècles.  Mais lorsque j’observe les années 1789-1958 (autant d’années !), je fais le constat simple que l’hexagone aime par-dessus tout l’incarnation du pouvoir en un seul homme ; ce qui explique les échecs successifs des républiques qui se voulaient parlementaires. L’on a bien vu, en 1940, que la plus pérenne des républiques françaises (la IIIe République) peut vite tomber dans les mains d’un seul homme, devenir une dictature, et transformer l’État des droits de l’Homme en un État policier. J’oserai ou pas faire le rapprochement entre Maximilien Robespierre, Napoléon Bonaparte et Philippe Pétain.

Ainsi est-il assez cynique de voir que la France, si elle rejette toute forme de monarchie, s’il n’est question ni de roi de France, ni de roi des Français, et assourdit de surcroît ses voisins britanniques à coups de « Vive la République !« , a cette manie d’idolâtrer presque systématiquement celui qui se proclame chef de l’exécutif. D’ailleurs, à la question « Es-tu favorable au retour du royaume de France ?« , Paris m’a répondu que son Histoire le lui interdit, mais que la Ve République l’autorise volontiers.

 

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Juin 1945 : le général De Gaulle –le libérateur– marche sur les Champs Elysées avec le général américain Dwight Eisenhower.
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Les derniers jours du condamné

Le Dernier jour d’un condamné de Victor Hugo est un de mes livres préférés. Un des seuls que j’ai lu à deux reprises. Le titre est explicite. Il fait la promesse au lecteur de l’entraîner dans l’enfer du dernier jour. Comment réagir lorsqu’on voit sa mort sur un calendrier, une horloge ? En France, cette question en a torturé plus d’un.e, jusqu’à ce que la Gauche de Mitterand sonne définitivement le glas de la peine de mort, en 1981. Un peu moins de deux cent ans auparavant, la Gauche de Robespierre n’est pas du même avis.

Les 21 janvier et 16 octobre 1793, le peuple français décide de couper la tête de la monarchie, cette monarchie qui a tant duré, trop duré. Louis Capet et sa veuve ne sont plus. Il leur reste alors deux enfants. Louis-Charles, un Louis XVII qui jamais ne règnera, mourra dans la prison du Temple, des suites de mauvais traitements, à dix ans. Sa grande soeur, celle dont on aurait préféré, en 1778, qu’elle soit un garçon, sera la seule survivante de la Révolution. Elle épousera son cousin, le fils du frère cadet de Louis XVI, Charles-Philippe, futur Charles X. Ils formeront un couple stérile, royal pendant vingt minutes, le temps que le prétendu Louis XIX abdique en faveur de son jeune cousin. C’est une autre histoire de l’Histoire. J’ai souvent lu et entendu que Louis XVI et Marie-Antoinette n’ont eu que ce qu’ils méritaient. Coupables de régner. Leur exécution est un symbole. Mais les têtes qui sont tombées n’en étaient pas moins rattachées à des corps humains.

Versailles, 1774.

« Mon Dieu guidez-nous, protégez-nous, nous régnons trop jeunes. ». Louis n’a pas encore vingt ans. Son épouse en a encore dix-huit. Ils ont peur. Cet après-midi, lorsque l’homme au chapeau de plumes s’écrie « Le roi est mort ! », Louis murmure avec lui la suite de la phrase, celle pour laquelle il est né : « Vive le roi ! ». Vive le roi. Ces mots sonnent comme une condamnation. Le sacre a des allures d’exécution. Louis devient Louis le seizième, roi de France et de Navarre. Les nouveaux souverains fuient le château oppressant. Ils n’ont rien à voir avec cette cour, ces courtisans âgés, nostalgique du règne de Louis XIV, qui a pourtant un siècle. La mémoire du Grand Roi jamais n’a quitté les murs de l’ancien pavillon de chasse. Cette mémoire qui hantait déjà Louis XV, Louis XVI et Marie-Antoinette la vomissent.

« Après nous le déluge » Versailles, 1788.

Louis XV et la Pompadour aimaient à répéter cette phrase lors des petits soupers que le roi organisait, avec son cercle d’amis restreint. De leur vivant, le déluge n’est pas encore. Il ne saurait tarder. À l’aube du XIXe siècle, le roi et la reine ne sont plus des adolescents. La dynastie est assurée, enfin, la reine a donné un dauphin à la couronne. Un dauphin que le peuple n’est plus sûr de vouloir voir devenir roi. Un dauphin qui, en effet, ne deviendra jamais roi. Le peuple a faim. Il a toujours eu faim. Depuis Hugues Capet, il meurt de faim. Il n’y a plus de pain. Et puis, les récoltes ont été mauvaises. Et depuis que le Régent, par calcul politique, a redonné leur droit de remontrance aux parlements, les réformes sociales du roi ne passent pas. Et la reine dépense. Et la reine s’enferme à Trianon. Et la reine couche avec le comte de Fersen, cet ami suédois. Et la colère gronde. Et à Versailles, les Nobles se sentent ignorés. Et le dauphin est malade. Louis n’a plus de souffle.

Rien ne va plus. Louis se dit chaque jour qu’il n’aurait pas du être roi. C’est son grand frère qui aurait du le devenir ; du haut de ses dix ans, il était déjà brillant. Le préféré de ses parents. Mais Louis est roi. Il doit protéger ses peuples. Il est animé par le souci de bien faire. Au cabinet, les ministres des finances se succèdent sous l’influence de Marie-Antoinette. Turgot, Necker, Calonne, Loménie de Brienne…Rien n’y fait. Appelés, renvoyés, rappelés, ils ne parviennent à résorber la crise qui ronge le royaume, cette crise qui n’est plus seulement économique. La situation devient inquiétante. On rapporte à Louis qu’à Paris et dans les provinces, un feu s’embrase. Qu’on l’éteigne ! Est-ce une révolte ? Non, Sire, c’est une révolution. C’est une révolution. Le 14 juillet 1789, Louis XVI note « Rien. » dans son journal. Mais c’est une révolution.

« Citoyens ! Vouliez-vous d’une révolution sans révolution ?« 

Cet automne 1792 est froid. C’est un hiver de six mois qui s’annonce. La République est proclamée depuis le 21 septembre, le lendemain de la victoire de Valmy. À la Convention, Saint-Just, Robespierre et les autres s’enflamment. Faut-il juger le roi ? Avec quel tribunal ? Faut-il le condamner à mort ? Alors que Varennes a accéléré le procès de Louis, l’armoire de fer scellera son destin et coupera sa tête. Le procès de Louis XVI n’est, à la différence de celui de son épouse, pas une mascarade. C’est en effet un procès de droit. On reproche à l’accusé d’avoir trahi la République. Il s’agit-là du droit, et du seul droit. Il faut noter que lorsque les États généraux s’ouvrent le 5 mai 1789, et lorsque, le 6 octobre de cette année, on force la famille royale à quitter Paris, le peuple ne souhaite pas encore la mort du roi. Les Français aiment leur roi. C’est au système qu’ils sont hostiles. Évidemment, il y a un moment où les deux deviennent indissociables.

Louis a froid dans cette prison sombre et humide du Temple. Louis est seul. Il est séparé des siens. Il n’a pas peur. Il sait qu’il n’a eu que pour seule préoccupation le bonheur de ses peuples. Tout ce qu’il a fait, il l’a fait dans leur intérêt. Il a toujours su que son ambition était trop grande pour le carcan qu’est la monarchie française. Il espère l’exil, toutefois. Il ne s’attend pas à mourir. À la Convention, les Montagnards veulent sa mort : c’est pour l’exemple. Une peine capitale qui effraie les Girondins, plus prudents. Aujourd’hui nous connaissons le club qui a obtenu gain de cause. La vie du roi tient à un vote. Un vote qui n’est pas secret, et qui lui ôtera la vie. Le 18 janvier de cette année 1793, c’est chose faite. Qu’on coupe la tête du ci-devant roi !

« Je meurs innocent ; je pardonne à mes ennemis« 

Nous sommes le 21 janvier 1793. Il ne pleut pas. Il n’y a pas de soleil non plus. Un vent froid souffle sur la ville de Paris. Il a une odeur de mort. Une odeur que Louis Capet sent, depuis sa prison du Temple. Il faut dire adieu à la reine, Marie-Antoinette, et aux jeunes Marie-Thérèse et Louis-Charles. Louis souhaite à son fils, le seul qui lui reste, de ne jamais avoir à porter le fardeau de la couronne. La reine pleure. Le roi reste de marbre. Il a les mains liées, et monte les escaliers qui le mènent à l’échafaud dans un calme qui contraste avec les cris de la foule. Les cris de ses peuples. Il ne tremble pas, ses yeux bleus hérités des Bourbons passés ne se ferment pas. Il restera Louis le seizième, roi de France et de Navarre. Et en cette qualité de roi, il ordonne au bourreau d’accomplir sa tâche. Qu’il en soit ainsi.

Les quelques secondes qui le séparent de la mort sont longues. Il se remémore son enfance, auprès d’un père qui ne le considère pas et qui lui préfère son frère aîné, le jeune duc de Bourgogne qui disparaît tragiquement à dix ans. Il se souvient d’un grand-père aimant, Louis XV, qu’il admirait malgré la débauche qui l’envahit dans les dernières années de son règne. Enfin, il a une vision ; l’Autrichienne. Cette dauphine dépensière et mal aimée à qui il a offert le Petit Trianon. Il a une profonde amitié pour elle. Il aurait voulu l’honorer davantage, mais il a fait de son mieux. Parfois, cela ne suffit pas. Soudain, le temps court à nouveau. Et le couperet tombe. Louis Capet n’est plus.

Fallait-il couper la tête du roi ?

Mon approche n’est pas celle d’une royaliste nostalgique qui viendrait condamner les évènements des dix années de révolution. Elle se veut objective, mais ne peut l’être face à la subjectivité de la mort d’un homme.

L’exécution de Louis XVI est un symbole. Elle est d’une violence extrême. Il convient toutefois de la confronter à la violence de neuf siècles de monarchie absolue. Louis XVI est un homme, innocent ou pas, qui ne méritait pas de mourir, pas plus que toutes les personnes condamnées à mort partout depuis toujours. La France gardera une vision manichéenne de l’Histoire de la Révolution française. Les méchants d’un côté, les gentils de l’autre. C’est beaucoup plus complexe que deux camps. Je répète que Louis XVI ne méritait pas de mourir. D’aucuns diront qu’il fallait en faire un exemple, je ne suis pas du même avis. J’aurais peut-être pensé différemment si, vingt-et-un ans plus tard, les Français n’avaient pas appelé au trône les deux frères cadets de Louis XVI, les futurs Louis XVIII et Charles X. Je reste convaincue que la monarchie, elle, méritait de mourir, et avec elle la personnification du pouvoir. En 2018, la France souffre encore de l’association entre un seul homme et le pouvoir. Oubliée la démocratie, envolée la nation souveraine. De tout cela il ne reste que des mots sur des livres d’Histoire. Dans la monarchie comme dans la République, tous n’ont fait que se donner la peine de naître.

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La dernière nuit de Louis XVI, par Edward Matthew Ward (1851)

Guerres et Frances 2/2

La IIIe République française est à mon sens la plus troublée de toutes, et c’est aussi la plus longue. Même si la Ie a connu les déboires de 1789, rien n’est comparable à l’injustice dreyfusarde, aux débats parlementaires de 1905 et surtout au choc de 1914. La IIIe République oscille entre ombre et lumières, entre colonisation massive et scolarité gratuite et obligatoire, entre antisémitisme et laïcisation, entre guerre et paix. Des crises successives ont traversé les mois et les régimes de la pérenne république, mais j’ai choisi d’apporter mon regard critique sur les plus connues de toutes : les Première et Seconde Guerres mondiales.

Je ne suis en rien une spécialiste des guerres. J’en sais sûrement moins sur Clemenceau ou De Gaulle, que je n’en sais sur le trio royal de Versailles. Comme les écoliers des années 1870, j’ai écouté, et j’ai appris.

Mais si j’avais eu 125 ans de plus, le discours parvenu à mes oreilles aurait été bien différent. Il n’aurait été question que de « revanche », d' »ennemi allemand », d’Alsace et de Lorraine. Mes maîtres d’école m’auraient parus virulents, colériques et belliqueux, et la haine aurait fini par me gagner à mon tour. C’est probablement avec le dédain précoce d’un enfant de dix ans que j’aurais entendu le Discours à la jeunesse d’Albi, prononcé par Jaurès le 30 juillet 1903. L’homme qui voulait tuer la guerre n’avait, au moment du célèbre discours, plus que onze ans et un jour à vivre. Mort avant celle qu’il n’avait cessé de redouter, celle dont il avait prévenu qu’elle détruirait non pas seulement la France ni l’Europe, mais le monde tout entier. Et d’écolier, je serais passé à collégien. Un jour, j’aurais eu vingt-et-un ans. Un jour, j’aurais dit à mon père que « je suis un homme« . Ma mère aurait ri, attendrie. Elle m’imagine probablement déjà à l’usine. Mais je m’imagine à la guerre. Je m’imagine tuer du Boche. Quel plaisir de voir leur sang, forcément différent du mien, s’imprégner dans cette terre qu’ils ont osé souiller en 1871. Ils sont en face de moi, comme un miroir. Mais ce ne sont pas mes semblables. Ils ne seront jamais mes semblables. Voilà ce que je me serais imaginé. Le 1er août 1914, en voyant l’ordre de mobilisation générale, c’est l’excitation qui m’aurait envahi. Ça n’aurait pas été exactement le même sentiment que lorsque je vois Jeanne tournoyer dans sa robe à fleurs. Il aurait été plus fort encore. Pourtant, Jeanne m’aurait parue inquiète. « Je reviendrai avant Noël. », lui aurais-je affirmé, innocent parce que plein d’espoir.

« Le courage, c’est d’aimer la vie et de regarder la mort d’un regard tranquille… »

L’idée de paix n’existe plus. Place à la guerre. Jaurès est mort avant le combat ; c’est un Clemenceau agressif qui entre en scène en 1914, un Clemenceau qui ne la quittera que quinze ans plus tard. La vie a quitté les vivants. Les Hommes s’entretuent pour de la terre, la même terre qui constitue leurs lits, à présent : c’est l’enfer des tranchées. Nous sommes à la fin de l’été 1914. Les Français partent au front. Ils croient que la guerre sera courte. Ils en sont convaincus : les Boches seront vaincus en deux mois, voire deux semaines. On sait désormais qu’il n’en est rien. Et la « paix » signée en 1919, qu’elle soit humiliante ou revancharde, n’empêchera pas un piètre peintre –entre autres– de mettre l’Europe à feu et à sang. Le monde en sera définitivement changé.

« C’est le cœur serré que je vous dis aujourd’hui qu’il faut cesser le combat…« 

En 1940, j’aurais eu 47 ans. Le naïf adolescent que j’étais –celui qui n’était pas encore un homme–, est traumatisé par la Grande Guerre. Grande par sa durée, par le nombre de soldats morts et blessés, par la quantité de scènes meurtrières qui jamais ne quitteront mon esprit. Je n’ai pas seulement regardé la mort dans les yeux, j’ai ri, pleuré, mangé et dormi avec. En 1940, j’aurais allumé la radio, comme chaque foyer français. En fait, je ne l’aurais jamais éteinte. Les troupes allemandes avancent chaque jour un peu plus, jusqu’à entrer à Paris. J’aurais été soulagé de la paix proposée par Pétain, contrairement à mon Communard de père qui, en 1871, s’était révolté contre Thiers. L’épuisement ne m’aurait jamais quitté, depuis que je suis rentré aux côtés de Jeanne en 1918. Les cauchemars non plus. Je n’aurais pas eu peur de ce que certains appellent déjà la « collaboration ». Les années seraient passées, et avec elles les déportations des juifs, les délations et les couvre-feu allemands. La France se serait enlisée, chaque jour un peu plus, dans l’horreur nazie. Et je n’aurais pas réagi. J’aurais, comme les autres, entendu parler de la Résistance. Par peur, par lâcheté, par instinct de survie, je ne l’aurais pas rejointe. J’aurais décidé de croiser les bras, ou d’en lever un, en signe de ralliement à l’homme de l’autre côté du Rhin. « Travail, famille, patrie« , qu’il en soit ainsi.

Je ne m’éterniserai pas sur 39-45, le rôle de la France dans ce conflit étant décevant. La Seconde Guerre mondiale marque la fin de ma tant aimée IIIe République. Les années 40-44 dépeignent une France collaboratrice qui s’est reposée sur le Royaume-Uni conservateur de Churchill, que j’ai appris à apprécier. Elles mettent à nu une France qui a eu besoin d’un roi ; Charles De Gaulle. Une France qui aura par la suite besoin de faire taire le Parlement au profit de l’exécutif –mais je m’égare. Pétain avait prophétisé que c’est lui « seul que l’Histoire jugera« . Aujourd’hui, c’est cette même Histoire qui l’oppose à De Gaulle ; mais je ne fais pas partie de ceux qui se sont risqués à affirmer que l’un était le glaive, et l’autre le bouclier.

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Ordre de mobilisation générale du 1er août 1914 – France

Guerres et Frances 1/2

J’ai souvent du mal à parler des Guerres mondiales sans penser à la Guerre de Sept ans, disputée sous Louis XV, mon roi favori. Churchill dit d’elle qu’elle est « la première guerre mondiale« . Je n’aime pas la guerre. Comme Jaurès, je la déplore. Mais comme les soldats, j’aime à la raconter. J’aime lire à propos d’elle. J’aime la trouver fascinante ; elle me fascine. Il est terriblement étrange et cynique d’avoir une « guerre préférée » dans l’Histoire. Il s’agirait alors d’avoir des morts préférés, des blessés préférés, des chaos préférés. Je peux affirmer que la France aime la guerre. Elles sont indissociables. Marianne a épousé l’épée, épousera le fusil, le lance-flammes, la grenade.

1870-1871.

L’Empire est fragile. Fragile donc libéral. Nous sommes désormais loin du faste des années 1850 derrière lesquelles s’était dressé l’autoritarisme de Napoléon III. Les Français ont voulu le Second Empire, bien plus qu’ils n’ont voulu de la jeune IIe République. L’empereur avait, en 1852 promis : « L’Empire, c’est la paix. » Le moins qu’on puisse dire, c’est que cette promesse ne fut jamais tenue, et le prince-président en sera la première victime. Le titulaire du nom Bonaparte ne saurait vouloir autre chose que la guerre, le pouvoir, l’Europe entière. En juillet 1870, l’empereur développe une réelle claustrophobie lorsqu’il apprend la candidature du prince de Hohenzollern-Sigmaringen sur le trône d’Espagne. La guerre a failli être évitée, toutefois, grâce à la politesse du roi Guillaume de Prusse, peut-être soucieux de faire régner la paix. C’était sans compter les machinations de celui qui détruira le mouvement socialiste allemand, j’ai nommé Otto von Bismarck. Il provoque l’Empire sans cesse, provocation qui atteint son paroxysme le 19 juillet 1870 : Napoléon III déclare la guerre à la Prusse. Pauvre France, pauvre de son armée. Ici, la guerre est plus qu’une guerre. Elle est une défaite que sa fille la République n’oubliera jamais. L’Alsace et la Lorraine sont perdues, à l’instar de l’empereur qui est fait prisonnier à Sedan.

« Français ! Le Peuple a devancé la Chambre, qui hésitait. Pour sauver la Patrie en danger, il a demandé la République […] La République est proclamée. »

Léon Gambetta sonne les débuts de la très longue Troisième République française. Ses débuts s’ouvriront sur la première révolte populaire, voire la première vraie révolution, plus Parisienne que Française toutefois, puisqu’il s’agit de la Commune. D’aucuns considèreront les événements 1789 comme la Révolution française, je m’attache personnellement à la voir comme une simple révolution bourgeoise, tout comme la Fronde est une révolution nobiliaire. Si en 2018 les rats de la capitale dégoûtent, et effraient au mieux, en 1870, ils se mangent. Les Parisiens, assiégés par l’ennemi venu de l’autre côté du Rhin, ne sont plus seulement affamés, ils sont humiliés. Mais le « Mirabeau-Mouche », Adolphe Thiers, n’a que faire des envies de revanche du peuple parisien. Pire, il les piétine et ose signer, en tant que chef de l’exécutif, la paix avec les Allemands. Je me dois de vous rappeler que l’intégralité des députés de Paris ont voté contre cette paix, ce qui explique parfaitement les événements à venir.

Le « Libérateur du territoire » ?

 Ainsi Thiers se faisait-il appeler après les événements de la Commune. Cet affrontement entre Parisiens et Versaillais commence exactement aujourd’hui, il y a 147 ans. Nous sommes le 18 mars 1871 et Paris se révolte, Paris crie contre les soldats du gouvernement qui atteignent Montmartre dans le dessein de récupérer les canons de la Garde nationale, mis à l’abris des Allemands. Six jours plus tard, des élections municipales qui n’ont d’élection que le nom s’organisent à Paris. La Gauche gagne plus que facilement, car c’est plus d’un Parisien sur deux qui ne vote pas. L’assemblée municipale s’érige alors en Commune, et le 1789 de la Gauche commence : rétablissement du calendrier révolutionnaire, interdiction des journaux hostiles à la Commune, fondation de clubs révolutionnaires…Thiers, chef de l’exécutif, n’est plus celui qui s’est révolté contre le régime en 1830. Il se trouve de l’autre côté à présent, et sa stratégie entraînera la mort de milliers de Français.e.s : laisser l’émeute s’étendre pour mieux l’écraser. Ce n’est que le 7 avril que Thiers charge le maréchal de Mac-Mahon de reprendre Paris aux insurgés. Le reste n’est que flammes, sang et mort et la violence de l’insurrection se traduira par la Semaine sanglante dont les rideaux demeureront ouverts du 21 au 28 mai 1871.

Adolphe Thiers fut impitoyable ; Paris lui appartenait de nouveau. Pourquoi alors un tel surnom ? En fait, il le doit aux bourgeois. Ces derniers voient dans le chef de l’exécutif le pouvoir de rétablir l’ordre, ce qui a eu pour effet de les rassurer, et avec eux toute la France rurale. Ainsi les possédants ont-ils traduit leur confiance dans le nouveau régime né des cadavres communards en souscrivant massivement à l’emprunt qui allait rembourser la dette nationale à l’Allemagne (pas moins de 5 milliards de francs or). Dès septembre 1873, alors que la IIIe République gagne en puissance, les dernières troupes d’occupations évacuèrent le territoire. Ce n’est que pour perdre à deux reprises qu’ils reviendront en 1914 et en 1940.

LA-COMMUNE-DE-PARIS

 

 

Un sang, deux camps

« Le temps des rois est passé […] ce ne sont que des morts sur des lits de parade.« 

Pendant que Chateaubriand pleure la monarchie de droit divin, sans charte ni guillotine, plaçons-nous en juillet 1830. Le 26. Le roi Charles X, frère lâche de Louis XVI décide de publier quatre ordonnances en vertu d’un article de la Charte constitutionnelle lui conférant des pouvoirs dits exceptionnels. Ces ordonnances seront le dernier acte de la tragédie qui lui aura servi de règne. Paris compte bien tirer le rideau : les 27, 28 et 29 juillet, ses habitants se révoltent, sont à feu et à sang. Il semblerait que le pays ait atteint son seuil de tolérance des Bourbons. Assez de conservatisme, assez de réaction. Mais apparemment, en juillet 1830, la France n’en a pas assez des rois. Pas encore. Charles X, qui abdiquera bientôt en faveur de son petit-fils, le comte de Chambord, réfléchit dans son cabinet, au dernier soir de la révolte qui déchire la capitale. Il se dit qu’il aurait peut-être du retirer les ordonnances. « Demain« . Trop tard. L’insurrection triomphe.

« La République nous exposerait à d’affreuses divisions, et nous brouillerait avec l’Europe.« 

Ces mots sont bien ceux de l’homme qui n’est pas encore président de la IIIe République française. Les chefs de l’opposition libérale, Thiers, Laffitte, Casimir Perier, appellent au pouvoir le duc d’Orléans. Ils appellent au pouvoir un « prince dévoué à la cause de la Révolution« . Le XIXe siècle français n’aime pas apprendre de ses erreurs. Passons. Le duc d’Orléans bénéficie du martyr révolutionnaire que fut son père, Philippe Égalité, duc d’Orléans avant lui. Guillotiné en 1792, le cousin du roi était un régicide conventionnel. En réalité, en proclamant Louis-Philippe Ier roi des Français le 9 août 1830, le pays des Lumières n’en a pas fini avec les rois, mais bien avec les Bourbons.

Quand on y réfléchit, il est étrange de séparer les Bourbons des Orléans. La quatrième Maison d’Orléans, dont est issu Louis-Philippe Ier voit le jour à la mort de Gaston d’Orléans, frère du roi Louis XIII et fils cadet du roi Henri IV. Historiquement, un apanage est une partie du domaine royal que l’on donne à un prince qui renonce au pouvoir. Mort sans fils, l’apanage orléanais de Gaston revient à la Couronne, donc à Louis XIV, lequel le donne –généreusement– à son frère, Monsieur. Pendant ce temps, leur cousine germaine, la Grande Mademoiselle, punie d’un exil royal, profite probablement des premières mélodies jouées par Lully. C’est une autre histoire. La première maison d’Orléans remonte au XIVe siècle, et revient à Philippe, second fils du roi Philippe VI d’Orléans (beaucoup de Philippe et beaucoup d’Orléans, je sais).

« Nous sommes les derniers rois possibles en France. »

Lorsqu’il monte sur le fragile trône laissé par son grand-cousin, Louis-Philippe prophétise ces mots à sa femme Marie-Amélie. Les divergences politiques entre les Bourbons et les Orléans naissent à partir de la bien-aimée Régence. À la mort de Louis XIV tout se complique : il avait prévu dans son testament que le duc de Maine serait le régent de son arrière petit-fils de cinq ans, futur Louis XV, mais le duc d’Orléans, prince du sang, estime que ce titre lui revient de droit. Soit. Tandis que les Bourbons ont la réputation d’être austères, hostiles à toute forme de progrès (le paroxysme étant l’absolue méfiance de Louis XV envers les philosophes des Lumières) les Orléans apparaissent comme libéraux et bourgeois. C’est pour cette raison qu’en 1830, le choix apparait évident : la branche cadette des Bourbons remplacera la réaction traditionaliste de Charles X.

À propos du nouveau roi des Français, Madame de Rémusat écrit : « Il est du sang des Bourbons et il en est couvert.« , ce qui est très vrai. Au niveau du sang, une distinction entre Bourbons et Orléans apparait superflue, au moins au niveau de la quatrième maison. Accrochez-vous, car nous allons faire un peu de généalogie. Louis-Philippe est le fils de Philippe Égalité, lui même fils de Louis-Philippe d’Orléans, fils de Louis Ier d’Orléans, fils de Philippe II (le Régent), lequel n’est autre que le fils de Monsieur, frère du roi Louis XIV. Ainsi remonte-t-on aisément jusqu’à Henri IV, qui est le grand-père de Monsieur, et le premier des Bourbons. Les Orléans ne sont rien d’autre que des Bourbons, et comme je l’ai indiqué précédemment, la distinction est fondée sur des bases politiques. Mais la dernière monarchie de France ne durera pas et s’enlisera dans le conservatisme des Bourbons. Alors qu’elle est fondée sur la liberté, elle ne supportera pas l’opposition républicaine en faveur d’une réforme électorale, et s’écroulera sous les barricades de la IIe République le 24 février 1848.

Une troisième Restauration ?

Depuis la fin de la monarchie de Juillet, les royalistes ont connu échec sur échec. À force de se disputer sur la couleur d’un drapeau, en effet, on ne s’en sort pas. Je m’explique : le climat politique des incertitudes de la IIIe République est tendu ; légitimistes (Bourbons) et orléanistes ne se supportent pas, et se disputent le trône. Les uns le revendiquent au nom du vieux comte de Chambord (petit-fils de Charles X, mais si mais si, souvenez-vous), les autres en celui du comte de Paris (petit-fils de Louis-Philippe Ier). Mais en 1873, les royalistes opèrent une sorte de fusion des blocs et forts de cette entente pourtant fragile, commencent à avancer les préparatifs matériels. J’ai toujours trouvé ça très drôle, le fait qu’ils croyaient tellement en une énième restauration, qu’ils fissent venir des carrosses pour l’entrée dans Paris. Hilarant quand on apprend que les royalistes, plus déterminés que jamais, butent sur la difficulté que représente la couleur du drapeau. Comme d’habitude, le conservatisme des Bourbons aura raison de leur retour au pouvoir. Le comte de Chambord en effet, descendant de Henri IV qu’il est, considère que le drapeau tricolore est celui de la souveraineté nationale, donc celui qui a assassiné Louis XVI. Les orléanistes eux, à partir du moment où le père de Louis-Philippe Ier a carrément voté la mort du roi, s’en foutent un peu de la tête sans corps de Louis Capet. Échec définitif de la Restauration.

Et si les royalistes renversaient la Ve République ?

Le fantasme des partisans de l’Action Française : un bon petit retour à la monarchie de droit divin, la base quoi. Si le trône de France devenait vacant à nouveau, quels en seraient les prétendants ? Je ne m’intéresserai qu’aux prétendants légitimiste et orléaniste bien sûr, nonobstant complètement la parenthèse napoléonienne qui provoquerait des débats sans fin. Le prétendant Bourbon donc, serait Louis de Bourbon, né en 1974, qui revendique le titre de Louis XX. Le prétendant orléaniste serait son très vieux cousin éloigné, Henri d’Orléans, né en 1933. Les deux descendent réellement de Henri IV, donc de Louis IX, si on remonte encore plus loin. Toutefois je ne suis pas convaincue que d’un point de vue politique, les divergences entre légitimistes et orléanistes soient encore d’actualité, mais on ne sait jamais, la France a l’air d’aimer l’instabilité politique et pourrait décider de revenir à la monarchie qui l’a longtemps bercée…

LP Ier
Le roi Louis-Philippe Ier, prêtant serment de maintenir la Charte de 1830, Eugène Devéria (1836)

Des Noir.e.s et des époques

Je me suis souvent demandé où était ma place dans l’Histoire de France. Quelle légitimité ai-je pour en parler, en tant que femme noire en France ? L’Histoire qui se trouve dans les musées n’est pas la mienne. Je ne me vois pas dans leurs tableaux, ni ne me reconnais dans leurs sculptures. Tout n’est que blanc ; pas moi. Souvent, on nous renvoie à cette époque qu’on croit lointaine et sans conséquences : l’esclavage. Mais quid des hommes et femmes noir.e.s dans la petite ou la grande histoire de l’Histoire ? Aujourd’hui je m’interroge et me documente dangereusement, prise dans un mélange d’excitation et de peur de ce que je peux découvrir sur ces hommes et femmes noir.e.s de l’Histoire française, sur celles et ceux qui sont passé.e.s hors des griffes esclavagistes.

Avant tout : une femme.

Une femme, et autour d’elle un grand mystère, une énigme à propos de laquelle les historien.ne.s ne se sont toujours pas accordés. Nous nous situons bien avant les Lumières, et on parle bel et bien de la Mauresse de Moret. Il existe plusieurs théories à ce sujet, mais ma préférée tourne autour d’une discrète reine espagnole…Marie-Thérèse d’Autriche épouse le Roi-Soleil en 1660. Le moins qu’on puisse dire c’est : la pauvre. Il la trouve moche, il a du abandonner son premier amour, Marie de Mancini, pour l’épouser, et l’infante d’Espagne s’accommode mal, sinon pas du tout, à la vie au Louvre. Si bien qu’elle ne perdra jamais son accent. Louis XIV l’aime, mais il l’aime mal. Chez les Habsbourg à la cour d’Espagne, une cour aux codes plus que rigides, il est d’usage de voir des nains, lesquels tiennent le rôle de bouffons. Il se trouve que la nostalgique reine en a reçu un en cadeau. C’est le cousin germain du roi, le duc de Beaufort, qui le ramène à Paris d’une bataille victorieuse contre les Turcs  : il se prénomme Nabo. Il est noir, dit-on, originaire du Dahomey, actuel Bénin. Scandale au Louvre en cette année 1664. Marie-Thérèse d’Autriche, reine de France, reine consort de Navarre accouche d’un bébé –jusque là tout va bien–, un bébé noir. Le nouveau-né est très mal parti dans la vie à vrai dire : si en 2018 il est encore compliqué d’être une femme noire en France, imaginez en 1664 ! Les historien.ne.s qui ont développé cette hypothèse s’accordent à attribuer la paternité de l’enfant au nain Nabo, avec lequel la reine « chahutait ». C’est Monsieur le frère du roi qui fait très tôt ce rapprochement, d’autant plus que ledit Nabo disparait dans des conditions mystérieuses après l’accouchement de la reine…Celle qui allait devenir la Mauresse de Moret est très vite placée dans un couvent, y grandit, et circulent des rumeurs selon lesquelles le couple royal allait la visiter très fréquemment. Il semble en effet que celui-ci subvenait aux besoins de la Mauresse. Plus troublant encore : la religieuse prend le nom de pensionnaire de Louise-Marie-Thérèse, les prénoms du roi et de la reine…

Louis XIV, beau-père aimant ?

On imagine très mal Louis XIV cocu, s’occupant de la fille noire de la reine en toute sérénité. Orgueilleux comme il était (au point de refuser de multiples fois à sa maîtresse Louise de la Vallière de finir ses jours au couvent), cette hypothèse paraît insensée. Une autre est d’attribuer la véritable paternité de la Mauresse au roi lui-même. Apparemment, il aurait couché avec une Afro-descendante dont serait né l’objet du scandale. Ça paraît plausible : la négrophilie est répandue à l’heure où l’esclavage fait rage de l’autre côté de l’Atlantique, et Louis XIV est entre autres, un pervers sexuel.

Vingt-trois ans plus tard : un prince.

La guerre contre la Hollande est terminée depuis neuf années, et l’année suivante marquera le début de la guerre de la ligue d’Augsbourg. En 1687, Versailles est plus ou moins calme et ouvre ses portes à un jeune visiteur : le prince Aniaba d’Assinie. Dans sa lignée, son père importe peu ; il est le fils d’une femme avant tout, la princesse Ba. Cette dernière, à la mort du père de son fils, fut capturée et épousée par le roi Zéna. Assinie est un comptoir français qui se trouve sur le territoire actuel de la Côte d’Ivoire. On dirait bien que la colonisation n’a pas d’âge…bref. Amené au pays du roi-Soleil signe de fidélité du roi Zéna, le prince est très discret. Ce n’est qu’en 1691 que Bossuet baptisera le lointain visiteur sous le nom de Louis-Jean Aniaba et c’est celui qui a « trop aimé la guerre » qui sera son parrain. À partir de là, les regards se tournent sur le prince ivoirien. Il faut dire que sa popularité ne fait que commencer, puisque Louis le Grand le nomme presque instantanément officier dans le régiment royal. Ce faisant, Aniaba d’Assinie gagne très bien sa vie de capitaine de garnison en Picardie. La vie d’un gentilhomme ordinaire, tandis qu’à des kilomètres de là, des hommes, femmes et enfants noir.e.s se trouvent dans les cales de négriers et s’apprêtent à voir leur humanité déniée dans des champs de coton. Qu’importe pour le prince –qui ne doit probablement pas être informé de cet assassin marché– lui connait un triomphe grandissant, dont l’apogée est marquée par l’année 1700.

« Prince Aniaba, il n’y a donc pas plus de différence entre vous et moi que du noir et du blanc.« 

1700 est une année importante pour le premier gentilhomme noir en France. En effet, le roi Zéna meurt et avec cette nouvelle s’ouvre sa succession. Dans une lettre à celui qui l’a baptisé et introduit à la religion catholique, apostolique et romaine, le prince informe ses hôtes qu’il retourne en Assinie : le trône l’appelle. Mais ce retour ne se déroule pas sans perturbations. Et quelles perturbations ! Les rapports du futur roi avec le père Loyer et le chevalier Amon, qui l’accompagnent sur le bateau, deviennent tendus, pour ne pas dire dangereusement conflictuels. Il ressort des débats de la traversée qu’Aniaba n’est en réalité pas de descendance royale, qu’il ne peut donc pas prétendre à la succession du trône d’Assinie, région dont il ne serait même pas originaire. C’est le début de la déchéance d’Aniaba. Il terminera sa vie entre dans les limites des actuels Togo et Ghana, essayant de se refaire un nom dans la chefferie. Il se retrouva abandonné de tous, même de ses bienfaiteurs français. La triste fin d’un prince qui n’en était pas vraiment un, entre Grand Siècle, esclavage et prémices de la colonisation.

Une Révolution : deux hommes.

Las de l’Ancien Régime, les bourgeois.e.s lui tranchent la tête. On adopte une Constitution, un nouveau calendrier, on crée des départements…que d’avancées ! Mais quid de l’avancée majeure, promise par les Lumières ? D’années en années, des penseurs, auteurs, députés parlent de l’abolition de l’esclavage : Montesquieu, Condorcet, Mirabeau, Sieyès. Toutefois deux hommes noirs ont eu un rôle majeur dans la tant attendue abolition et diffusion des idées révolutionnaires : Jean-Baptiste Belley et Toussaint Louverture.

Un député noir à la Convention…

Né à l’île de Gorée au Sénégal, cet inconnu de l’Histoire de France, est un ancien esclave de Saint-Domingue, affranchi grâce à son implication militaire dans la guerre d’indépendance américaine. Ce sont les élections du 24 septembre 1793 qui l’envoient à l’assemblée qu’on appelle la Convention. C’est le début de sa carrière politique, laquelle sera portée sur la volonté de Belley d’être le porte parole des hommes et femmes noir.e.s. Assurer leur émancipation, voilà l’ambition du député. Belley est un député qui croit à la République. Comme tous les républicains, il est attaché à la loi. C’est donc sans problème qu’il conseille Napoléon Bonaparte en 1802, sur la répression des indépendantistes de Saint-Domingue. En effet, son mandat se termine en 1798 et il devient un garde de chef de brigade. Cependant, lors de l’expédition de Leclerc à laquelle il prend part, il est arrêté le 12 avril 1802 et est déporté en Bretagne. Ne pas faire confiance à Bonaparte. Cette injustice était prévue dès 1801. Une instruction remise à Leclerc sous la dictée du Premier consul nous révèle le statut des Noir.e.s en France, sans équivoque : « On réorganisera la gendarmerie. Ne pas souffrir qu’aucun Noir ayant eu le grade au-dessus de capitaine reste dans l’île. » Deux phrases qui se veulent révélatrices d’un prochain rétablissement de l’esclavage.

« En me renversant, on n’a abattu à Saint-Domingue que le tronc de l’arbre de la liberté, mais il repoussera car ses racines sont profondes et nombreuses.« 

Traqué par les troupes racistes et impérialistes du Premier consul, Toussaint Louverture déclame avec courage ces mots. On le sait, avant la défaite, il y a la gloire. La gloire de cet homme est connue : il donne aux esclaves de Saint-Domingue, actuelle Haïti, la clé de leur humanité : la liberté. Il gravit très vite les échelons de l’armée, passant du côté espagnol à celui de la Convention après le décret d’abolition du 16 pluviôse an II. Petit à petit il devient maître de la future Haïti et lui rédige une constitution en 1801. Visiblement pas assez occupé par le concordat avec le pontife, Bonaparte s’est senti obligé d’envoyer son général Leclerc reconquérir l’île en 1802. Louverture est trahi par ses généraux et meurt en 1803 au fort de Joux, laissant derrière lui un second, Dessalines, qui suite à un soulèvement victorieux, proclamera l’indépendance de Saint-Domingue en 1804. François Toussaint, fils d’un chef du Bénin devenu esclave demeure aujourd’hui dans les mémoires un héros de la Révolution française.

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Mesdemoiselles de Blois et de Nantes, filles de Louis XIV et de Madame de Montespan, par Philippe Vignon.

 

 

La légende blanche ou la mort

 25 décembre 2017 : Noël. 

Aujourd’hui et depuis des siècles, les chrétiens de France fêtent la naissance de Jésus. Quelle grande famille que la famille chrétienne ! Catholiques et protestants semblent plus unis que jamais dans leur foi. Pourtant, il n’en a pas toujours été ainsi. La religion en France a longtemps fait couler plus de sang que de vin à la messe. En 1589, après une hyperbolique centaine de conversions, Henri de Navarre monte sur le trône de France, succédant à son cousin Henri III, assassiné quelques jours plus tôt. C’est la fin des Valois, et l’avènement des Bourbons. Une dynastie s’éteint, s’en éveille une autre, ainsi fonctionne la couronne française.

« Je fais la guerre, je fais l’amour et je bâtis« 

Le Béarnais n’est en fait pas aussi populaire que sa légende blanche le prétend. En effet, le roman national a besoin de ses héros. Henri IV, père des Bourbons est l’un d’entre eux, si ce n’est le héros royal français. À côté, son soleil de petit-fils n’est qu’un détail. Ce qui est remarquable, c’est que de son vivant, Henri IV n’était pas aussi populaire.

Henri IV est le roi des guerres de Religion. Deux camps qui lui vouent une haine commune. Les catholiques en font un usurpateur, quand les protestants l’accusent de trahison. Les Français ont du mal à accepter un roi qui change de religion plus que de raison. Surtout que Henri IV est un roi qui entend bien réformer l’État et affirmer un peu plus chaque jour l’absolutisme. Il est par nature un homme d’autorité, qui inspire le respect. Proche de ses –nombreux– enfants, il n’hésite pas à faire fouetter le Dauphin (futur Louis XIII) en public. En 2017, on ne se doute pas que cet homme souvent représenté avec un sourire bienveillant et une barbe blanche rassurante, révèle de tels traits de caractère. En 1598, le monarque met fin aux guerres de Religion qui déchirent le pays depuis plusieurs décennies. Mais il y a guerre de Religion et guerre tout court. Si son petit-fils dira de sa personne qu’il a « trop aimé la guerre« , Henri IV ne l’a pas moins faite. En 1610, sous l’influence de son grand ami le duc de Sully, le roi rouvre les hostilités avec les Habsbourg. Décision impopulaire.

« …Je mourrai un de ces jours, et quand vous m’aurez perdu, vous connaîtrez lors ce que je valais. »

Henri IV était-il un visionnaire ? Les paroles qu’on lui prête à la fin de sa vie dépeignent parfaitement l’hostilité que lui portaient ses peuples et sa position vis-à-vis de cette haine affichée. Conscient de son impopularité lorsqu’il monte sur le trône, celle-ci ne disparaîtra qu’une fois son occupant mort. Le « bon roy Henri » n’est pas seulement mort. Il est assassiné. Et c’est de cette nuance que découle la légende blanche de Henri IV. Si la lame du couteau de François Ravaillac, un illuminé, n’avait pas rencontré la personne du roi dans la petite rue de la Ferronnerie, le roman national aurait été bien différent. Ce qui est intéressant à analyser est la manière dont, une fois le crime de lèse-majesté commis, la politique de Henri IV a été réhabilitée. Soudainement, Henri IV devient le bon père par excellence de ses peuples. Il devient une mémoire écrasante pour tous ses descendants, écrasante ou valorisante pour la Grande Mademoiselle, fille de Gaston d’Orléans et petite-fille de Henri IV, qui ne manque aucune occasion de mentionner ses royaux gènes.

À chaque époque son Henri IV

La légende blanche de Henri IV, pour parvenir jusqu’à nous, a traversé bien des siècles. Et à chaque fois, un trait de caractère du roi était mis en valeur. Sous Louis XIV et l’essor du classicisme, c’est la figure de l’honnête homme que l’on met en exergue. Ainsi, Henri IV devient le référent de l’image que l’on se fait du gentilhomme. En revanche, sous la Régence de Philippe II d’Orléans, alors que Louis XV n’est qu’un enfant, le libertinage bat son plein dans le royaume. On ne manque alors pas de rappeler les 73 maîtresses officielles de Henri IV, vantant autant de fresques amoureuses, qu’on lui pardonnait sans difficulté.  Le Béarnais est un roi séducteur, oui, mais c’est surtout un roi guerrier qui a apporté la paix au royaume. Dès lors, on peut bien lui accorder la course de quelques jupons…Les Lumières : la France semble enfin quitter l’obscurantisme politique dans lequel Louis XIV l’aurait plongée. Les philosophes mettent en avant un despote éclairé qui n’est autre que le fameux Henri IV.

Jusque là, la légende n’en est pas réellement une. C’est une époque que l’on oublie probablement trop souvent qui ancre véritablement la légende blanche de Henri IV dans le roman national : la Restauration. On le sait, la France est politiquement troublée. L’on passe d’assemblées en assemblées, de constitutions en constitutions, avec entre temps un Corse qui, après avoir fait croire au Consulat, se veut en nouvel empereur Justinien. Les Français en oublient presque la monarchie, que Louis XVIII entend bien réhabiliter. C’est tout naturellement que le roi des Français utilise l’image populaire de Henri IV, père de ses peuples, roi de la paix, roi bâtisseur, à des fins politiques. L’attachement des Français à la monarchie n’a d’ailleurs pas été si fortement perturbé. Après un pathétique épisode napoléonien, la révolution des Trente-Glorieuses conduit encore à un roi, un Orléans, certes, mais pas moins un descendant en ligne directe de Henri IV. En somme, l’assassinat de Henri IV par François Ravaillac le 14 mai 1610 fait naître la légende d’un roi qui, de son vivant, n’est pas apprécié à sa juste valeur, selon le principal intéressé.

Un parallèle troublant : Metz, 1744.

On retrouve, à quelques détails près, l’amorce du même phénomène avec le roi Louis XV. Le roi est effacé, timide, dépressif, solitaire. Il ne gouverne pas seul, au contraire. C’est, après le Régent, le cardinal de Fleury qui tient véritablement les rênes du royaume. Contrairement à son arrière grand-père, Louis XV n’est pas adulé de ses peuples, et il en a tout à fait conscience. D’ailleurs, il ne cherche pas leur dévotion. En 1743, à la mort du cardinal, Louis XV a 33 ans, et gouverne enfin seul. Tout change. Un an plus tard en 1744, le roi part diriger ses armées, en bon roi conquérant, engagées sur le front de l’est dans la guerre de Succession d’Autriche. Là, au mois d’août, il tombe gravement malade ; une fièvre « maligne » dont les médecins de l’époque n’identifient pas la source. La fièvre gagne du terrain et empire : le 15 août, Louis est à l’article de la mort et reçoit l’extrême onction. Un sursaut national se fait entendre. Tout le royaume prie pour son roi, et celui-ci reçoit très vite le surnom de « Louis le Bien-Aimé ». L’on imagine bien que s’il était effectivement mort en 1744 et pas trente ans plus tard comme l’a voulu l’Histoire, une légende blanche se serait tissée autour de ce discret roi. Mais il n’en fut rien et, lorsque ledit « Bien-Aimé » meurt en 1774, l’on peut observer sur son épitaphe : « Ci-gît Louis, ce pauvre Roi, On dit qu’il fut bon… mais à quoi ? »

Henri IV avec ses enfants
Henri IV jouant avec ses enfants, Pierre-Henri Révoil, 1817 ; année qui témoigne bel et bien la volonté de Louis XVIII de réhabiliter la monarchie française par la figure du Bon Roy Henri.